LE THÉORÈME DU CLOCHARD (3) : « JOYEUX ANNIVERSAIRE, MICHEL ! »

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« En effet, Quasimodo, borgne, bossu, cagneux, n’était guère qu’un à peu près. »

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Et je cherche toujours, en vain, Esmeralda, sur le fil rose et aigre de ta langue, la préhistoire de nos baisers. Archéologue en herbe, Esmeralda, tu enfonces et tu dardes la langue, docile et drue, ta langue, docile et drue, dans la bouche, cratère immonde et putrescent, pour y goûter une lie sordide, boue néfaste de cendres, de basalte et de feu. (Tu m’as dit, il y a un goût dans ta salive : voilà ce goût) Et il te semble que le mélange infâme et crapuleux de nos salives moites et tièdes est la lave refroidie d’un volcan qui s’éteint.

**

Tu regardes dans ma pupille. Il y a une tache. Une taie. Et tu fixes un seul oeil, ennemie, en silence, et contrite, tu cherches ce qu’il y a derrière cet oeil. Et c’est la fenêtre d’une âme vide et creuse. Tu ne retrouves rien. Tu te dis peut-être, voilà un cyclope, voilà Polyphème. Et Polyphème t’effraie. Esmeralda, c’est toi, et tu étreins du vide. Il y avait pourtant un habitant, un paladin, un mage, mais il a déserté la place.

***

Et tu pourrais mourir, comme ça, au soleil, au café, devant ton ordinateur, sur lequel tu n’écris plus, sur lequel tu passes ton temps libre, vacant, désemparée, tu n’es plus le personnage d’aucune histoire. Tu voudrais disparaître de la surface de la terre, te terrer. Et tu te voues à la solitude, au désespoir, à l’errance, du haut de ta maigre expérience, tu n’as rien vécu et tu es dégoûtée de tout, tu erres comme un vagabond, un zombie, une loque. Et tout brûle. Il y a quelque chose d’aboli dans ton coeur, de gris, et de mort.

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LA BANQUE DU SPERME DE MICHEL H. (1) : « EN AMOUR, COMME AILLEURS, J’AURAIS ÉTÉ PRÉCOCE »

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J’avais été un enfant précoce, je suis devenu un adulte du même genre. Roberte m’avait dit quelque chose de très beau, je pense qu’une femme ne m’avait jamais rien dit d’aussi beau sur Tinder : « Michel, tu m’aimes comme un enfant et tu me désires comme un homme » . En bref, ce fut un fiasco glandulaire.

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Fait d’hiver. L’écrivain Michel H. a été retrouvé mort-vivant à son domicile ; dans son frigo, on a retrouvé une quantité absolument phénoménale de flacons qu’il destinait à la postérité. En guise de testament, il a collé un magnet DIY sur son frigo : « Je thésaurise pour la métempsycose » .

On a retrouvé neuf fioles qu’il a appelées respectivement du nom des muses : Mnémosyne, Clio, Terpsichore, Thalie, Melpomène, Euterpe, Calliope, Erato, Polymnie et Uranie ; ainsi qu’un certain nombre de fioles qu’il a baptisées selon les hétéronymes de Fernando Pessoa.

***

Parfois j’ai l’impression d’être un bibelot en porcelaine dans ton magasin d’éléphants.

 

 

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Pour lire d’autre choses sur Michel H. (en attendant la suite) :
Autre roman-feuilleton sur Michel H. (2016-2017) : Le privilège des moches (7 épisodes).
Autre roman-feuilleton sur Michel H. (2017-2018) : Le théorème du clochard (2 épisodes).

MON TOUT PETIT CAILLOU

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J’ai passé une enfance très heureuse. J’étais une petite fille bavarde comme une pie et j’avais un petit secret. J’avais un talisman, une amulette, un grigri de fortune, un tout petit caillou que j’avais ramassé sur la plage, un jour de pluie. Comme certains écoutent la mer aux coquillages, j’écoutais la rumeur de la ville et de la campagne à travers mes doigts en touchant petit caillou dans ma poche. Petit caillou produisait une mélodie silencieuse, à l’unisson de mes chagrins et de mes joies. Quand j’étais triste, je serrais petit caillou et je plongeais tout à fait dans la mélancolie. Quand j’étais heureuse, je serrais petit caillou, et je sentais la joie se diffuser à l’intérieur de mes bras, de mes jambes, de ma tête. Petit caillou, sais-tu comme je t’aime ? Petit caillou, tu ne réponds pas ? Petit caillou, je suis triste. Et je sentais que le pierre changeait pour se lover, se blottir, tout contre mes sentiments. Et je sentais que petit caillou faisait des efforts pour chercher à me comprendre. Petit caillou était magique.

J’avais un joli petit caillou dans la poche. Il était devenu très doux et très poli, parce qu’en toutes circonstances, je le frottais machinalement de la pulpe des doigts -comme on caresse un chien. Quand j’allais à la bibliothèque, quand j’allais au cinéma, quand j’allais au musée, petit caillou m’accompagnait. Quand j’étais dans la voiture, je regardais par la fenêtre, et j’imaginais que petit caillou flottait dans le ciel. Quand j’allais au café, j’avais envie de sentir petit caillou me pincer la cuisse – avec le pli du jean. Et je me disais : petit caillou me prouve que j’existe. Sans petit caillou, je n’aurais pas mal à la cuisse. Mais je m’ennuierais. C’était plus ou moins mon minéral de compagnie. Je l’aimais beaucoup, et je lui vouais sans doute des sentiments profonds. Quand j’étais triste, j’aurais aimé que petit caillou rejoignent les grosses pierres, et le tumulus de mon chagrin. Quand j’étais en colère, j’aurais aimé que petit caillou me fouette le visage ou me caresse, n’importe quoi pourvu qu’il me témoigne quelque chose. J’aimais bien passer ma main, sur la joue de petit caillou, juste comme ça, pour sentir la chaleur qui émanait de sa surface douce. Parfois, j’avais envie de briser petit caillou, de lui faire comprendre que s’il était incapable de répondre à l’intensité de ce que je ressentais pour lui, je prendrais un marteau pour voir ce qu’il avait dans le ventre. J’aurais brisé petit caillou en mille morceau, et puis, j’aurais jeté ses cendres, ses éclats, et ses miettes, dans la rue. J’avais envie de dire à petit caillou, je suis un animal, tu es un minéral ; de nos règnes faisons un beau végétal. Et j’aurais voulu sentir que petit caillou me comprenait, j’aurais voulu que petit caillou dore au soleil et que la chaleur de son contact me comble et m’apaise.

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Un jour, j’ai perdu petit caillou. Petit caillou était allé à la plage et il avait plongé dans une eau froide, bleue, et infinie, quelque part d’inaccessible, dans un Hawaï, un Tahiti, ou seuls les cailloux ont le droit de cité. J’avais perdu petit caillou, et plus aucune pierre ne me ferait jamais autant d’effet que petit caillou. Un galet. J’ai trouvé plein de pierres, précieuses parfois, mais aucune ne valait petit caillou, sa silhouette, son galbe, sa candeur, et la matité de son blanc. Alors, j’ai cherché au fond de moi-même, et je me suis rendu que compte que petit caillou était parti parce que j’avais désormais une pierre à la place du coeur. J’avais grandi.

Et tous les petits cailloux d’amour de toutes les plages de l’univers me le rappelleraient, j’avais grandi et je n’étais peut-être plus cette jeune fille capable d’aimer un petit caillou tendre et malicieux.

***

Nous étions deux petits cailloux sur la plage, nous débordions d’amour, et les vagues, et bientôt l’océan, la vie, nous séparait.

 

LA FRENCH (KISS) THEORY : PUNCHLINES PRÉLIMINAIRES N°1

41365742_2639785132912744_2194808724403519488_nFrench Kiss Theory (néologisme du dimanche).

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Rupture.

-Il y aura encore quelque chose entre nous ?Oui, de la distance.

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Flirt inconséquent.

-Tu es un beau parleur.Oui, j’ai bien l’impression, avec toi j’ai beau parler.

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Fruste kamasutra.

-Ta position la plus fréquente avec elle ? -La position assise.

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Initiative solitaire.

En matière de rapports sexuels, j’ai toujours eu la main. 

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Simulation.

Il faut bien que l’homme dissimule, puisque la femme simule.

*

Beauté relative.

-Tu sais, quand vous êtes à côté, ça fait un peu La Belle et la Bête.
-Je ne savais pas que tu me trouvais si beau.

MES PETITES AMOUREUSES PLATONIQUES : AU TRIBUNAL DES JEUNES FILLES QUI SE CRURENT LAIDES

masculin-fémininChantal Goya in Masculin/Féminin (1966).

Laissez venir à moi les jeunes filles frêles
Qui charmèrent mon âme de leurs blanches candeurs.
Celles qui m’ont compris, qu’elles viennent et posent
À ma lèvre un sourire attristé et la rose
De leur bouche entrouverte et pareille en beauté
À quelque fruit de rêve et mûr au mois de mai.

(Prière pour être aimé des jeunes filles, Francis Jammes)

*

Au tribunal des jeunes filles laides de mon enfance, je plaide non-coupable et leur déclare enfin ma flamme :

 » Exquises laiderons de mon enfance, mes petites amoureuses, c’est dire combien la mue vous sied. Car moi : crapaud, bouffon, souffre-douleur. Et vous : Lolitas cérébrales, parias à couettes, binoclardes en chignon, vous eûtes des cerveaux flamboyants et des yeux pétillants pour les sévices (pervers) de mon enfance dans le brasier platonisant de ma libido. Et combien je regrette de n’avoir pas osé, vous adresser de lettres enflammées et de bouquets de roses, de mots doux et de baisers secrets, pour consoler vos coeurs meurtris à l’unisson du mien. Combien d’acuité fallait-il pour percevoir, comme moi, sous votre carapace de lunettes et d’acnée, et votre démarche voûté, la princesse délectable que vous étiez en passe de devenir ; et il m’aurait fallu vous ceindre de fleurs avant que vous ne deveniez la lumière intense à l’incandescence de laquelle mes ailes d’Icare et de cire ne cesseraient de se consumer. Il y eut Ronsard qui disait à vos rivales : quand vous serez bien vieilles, et il aurait pu chanter combien l’âge vous rendraitmeilleures qu’elles. Mon contingent imaginaire, vous, braves petits laiderons, rejetés, exclus, moqués, parias, comme moi, entameraient leur mue, pour devenir de larves honnies et mal-aimées : papillons. « 

**

J’aurais voulu vous dire, vous qui étiez si laide, sachez que je vois, dans votre voix stridente, dans votre nez mesquin, dans votre visage crispé de bonne élève, et dans la timidité de chacun de vos gestes, tantôt l’ampleur et tantôt la patience de vos métamorphoses ; et je savais combien, en moi-même, vous deviendrez de astres, pour le cœur et pour le martyr de vos amants. Et vous jouiriez enfin de la la place qui vous sied, femmes plus belles d’avoir compris ce que c’est d’être laide. Adieu les splendides jeunes filles, qui arguaient de la facilité déconcertante de leur puberté dans la clémence relative de leur jean slim et les froufrous des jupes courtes ; vous êtes devenus ce que vous n’étiez pas ; vous étiez aveugle, et vous avez désormais dans cette obscurité l’acuité d’une Diane chasseresse, vos étiez sourde et vous entendez maintenant parfaitement les frissons imperceptibles du désir, vous étiez parfaitement guindées et vous avez appris l’art, la manière et la chorégraphie de la pudeur. Le privilège de la pudeur, ce privilège exquis des femmes qui se crurent laides.  J’ai tant appris de votre laideur pour définir la mienne; et je n’aurais pas su être arguer de ma laideur sans l’éducation que votre observation patiente m’a prodigué.

***

Et vous m’avez appris des limbes de l’amour la beauté fugitive, de l’exil le prix de la reconnaissance, de l’indifférence, la mépris des princesse et la morgue de reines.

Et je voudrais toutes vous épouser ; parce que je devine sous vos traits, ceux d’une jeune fille laide et éplorée, la soeur du petit crapaud que j’étais, et je sens la sève des baisers monter aux lèvres. Extirpez de vos chrysalides, les corps galbés et plantureux des muses,  Euterpe, Melpomène, Terpsichore, et consoeurs, et rejoignez le cortège nubile et riant des filles en fleurs qui se crurent laides.

Peut-être que mon imagination tropicale a fait fondre le marbre ingrat dans lequel vos galbes et votre silhouette se détachent désormais, à l’orée du désir. Par un paradoxe indigent, il m’arrivait de croire que si ce monde ici-bas ne suffisait pas, le monde de la création me permettrait de compenser cette atroce langueur et ce désespoir languissant qui étreignait mon coeur d’enfant – et qui serrait le vôtre. Aussi avais-je le délice d’imaginer que si vous étiez laides : c’était pour la pudeur de me cacher combien vous seriez belles.

LE THÉORÈME DU CLOCHARD : NOTES PRÉPARATOIRES (2)

 

« Le séjour en hôpital psychiatrique est à proscrire : trop destructeur. On ne l’utilisera qu’en dernier ressort, comme alternative à la clochardisation »
(Rester Vivant : Méthode)irlande_1-will-resized

 

J’aimerais léguer à la postérité l’ébauche d’un unique théorème. More geometrico. Pour rappel, un théorème : un énoncé reposant sur une démonstration rigoureuse. J’en fournis quelques notes préparatoires et non rigoureuses. More poetico. Je l’appelle assez coquettement le Théorème du clochard. Et je le dédie à ce mort-vivant de la littérature : Michel Houellebecq (pour son premier essai, réitéré d’ailleurs avec succès : Rester vivant). Mais je m’éloigne de mon sujet, à savoir : le Théorème du clochard.

  1. Freud était nul en maths. Et de son propre aveu. Écoutez, c’est assez savoureux : « Mes capacités ou mes talents sont très restreints. Zéro pour les  sciences naturelles, zéro en mathématiques ; zéro pour tout ce qui est quantitatif. Cependant le peu que je possède et qui se réduit à peu de choses a probablement été très intense.  » (Lettre à Marie Bonaparte de 1926). Freud était nul en maths. Soyez de mauvaise foi, vous êtes nul en maths, vous ferez sans doute partie de ceux qui, avec Darwin, Copernic et Freud, modifieront sans doute la face de l’homme. Et à défaut de vous humilier simplement, en ne sachant pas réciter vos tables de multiplication, vous humilierez l’homme, en lui montrant une nouvelle de ses limites.
  2. Sur quoi, je pense à l’objection (Romain) Gary-Kacew (celle de la Promesse de l’aube, suite au bulletin désastreux de Romanichou) : « Ils ne te comprennent pas, dit-elle. J’étais assez de son avis. L’obstination avec laquelle mes professeurs de sciences me donnaient des zéros me faisait l’effet d’une ignorance crasse de leur part. » Oui, c’est cela la défense ultime : l’objection Gary-Kacew : Mozart assassiné. Ninjinski amputé. Houellebecq chirurgié. Croyez fermement en la postérité : en gros, si vous êtes nul en maths, vous êtes sans doute un génie de la littérature. De toute manière, vous ne serez pas là, si le postérité vous donne tort. La confiance votre mère est votre plus bel atout dans cette carrière.
  3. Troisième élément : la stratégie Pessoa. Ou la tactique du comptable. Faites un boulot que vous trouvez merdique (qu’il le soit réellement ou non) : écrivez en secret. Draguez (en parallèle) une jeune femme pendant des années, bouillez de frustration, appelez là votre « petite fiancée » : écrivez ce qui vous turlupine. Enfin, sacrifiez-la sur l’autel de la littérature (en oubliant tout simplement que c’est surtout parce qu’elle n’a pas voulu de vous). Vous serez sans doute un génie toute votre mort. Mais vous aurez été un comptable toute votre vie. La frustration sexuelle est la clé.
  4. Maladie. Quatrième stratégie : Ayez un cancer, une cirrhose, un rhume, ou une maladie grave.  La tuberculose est actuellement moins répandue. Faites comme Fritz Zorn dans son roman sur le cancer, Mars, et écrivez dessus. Ayez beaucoup d’humour sur votre situation.
  5. Cinquième stratégie : celle du raté. Rengorgez vous en écoutant Cioran célébrant un ami mort : « Il avait réussi sa vie sur un plan transcendant, il pouvait se permettre de la rater selon l’ordre du monde« . Ne dites pas, je fais une thèse, et j’essaye d’écrire un roman, je pense être assez vite un chômeur. Dites  plutôt à  vos amis : « je réussis ma vie sur un plan transcendant » .
  6. Sixième technique : le suicide. Mais le suicide, pour citer Michel : ça ne vous permet plus d’écrire. Prenez le temps d’écrire un peu avant de mettre fin à vos jours. Il s’agit d’ailleurs de souffrir avec suffisamment de brio pour produire des chants douloureux, mêlé de larmes et de souffrances – mais de garder en même temps la force de ne pas se flinguer. Il n’y a que l’humour qui peut vous sauver. Si vous n’en avez pas, et si vous voulez quand même écrire, ou bien vous en crèverez, ou vous finirez par écrire des best-sellers.
  7. Formulation. Non, vous n’êtes pas maniaco-dépressif, vous êtes mélancolique.

En résumé, soyez malade, suicidaire, mélancolique, nul en maths, adulé par votre mère bien que fui par les femmes, comptable,  raté : vous serez le clochard chryséléphantin dont la littérature a toujours rêvé.

La littérature est une seconde chance, on peut rater sa vie, mais on peut raturer la littérature.

 

MOTS-D’OÙ : SYZYGIE, FOX-TROT, FAHRENHEIT (n°5, REPRISE)

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Mots doux (mai 2017, petit jeu avec C.)

J’aime : Syzygie – Fox-Trot – Fahrenheit.

Syzygie : mot découvert en septembre-octobre 2016, un peu avant de voir L., après avoir lu un article sur la Super Pleine Lune dûe à la conjonction des astres (syzygie, justement), que je venais de rencontrer quelques semaines auparavant à la Défense, utilisé pour la première fois au mois d’octobre en sa compagnie au café de l’Arobase.

Fox-Trot : mot employé à maintes reprise au cours d’un camp scout de surveillance des feux de forêt. Alphabet Alpha Bravo Charlie.

Fahrenheit : mot coloré par le souvenir du film de Truffaut et de Bradbury, dans le coffret que m’avait prêté N., en classe de première ou de terminale.